28 mai 2022, dans la touffeur du Stade de France, les Reds de Liverpool défient le Real Madrid en finale de Ligue des Champions. 82e minute, Mohamed Salah réalise le contrôle parfait en pleine course, Ferland Mendy est dépassé, l'égyptien s'en va égaliser. Thibaut Courtois recule, jette un oeil vers son but, puis choisit de stopper sa course à deux bons mètres devant sa cage. Solidement campé sur ses deux jambes, les bras proches du sol, il est prêt pour le duel. Salah frappe fort, à mi-hauteur sur la droite de Courtois. Tel un gardien de handball, le belge sort son bras à une vitesse supersonique et détourne la trajectoire du ballon hors du cadre. Prodigieux.
Quatre secondes se sont écoulées entre la prise de balle de Salah et la manchette du dernier rempart madrilène. Une vie de travail en réalité. Ce soir-là Courtois est infranchissable, au sommet de son art.
Scoop ! Le gardien du futur existe déjà, il est belge, frôle les deux mètres et joue au Real Madrid. Son nom : Thibaut Courtois. Dominant, vif, doté de capacités d’analyse et d’anticipation hors pair, quelle(s) piste(s) lui reste-t-il pour être demain encore plus fort qu’aujourd'hui ?
Savoir d'où l'on vient
pour savoir où l'on va
« Toutes les évolutions récentes vont dans le sens d’un gardien toujours plus intégré à l’équipe. Etre intégré aux circuits de passes, réaliser les exercices avec les joueurs de champ à l’entraînement c’est très valorisant. »
Teddy Richert · Gardien du FC Sochaux durant onze saisons, élu meilleur gardien de Ligue 1 en 2007.En 1992, le gardien n’est plus autorisé à s’emparer du ballon à la main sur une passe en retrait de l’un de ses coéquipiers. Conséquence directe, il va devoir être en capacité de relancer court, mi-long et parfois plus long mais l’ère des goals qui envoient systématiquement la balle de volée à l’autre bout du terrain est close.
La règle du six mètres de 2019 qui permet aux défenseurs centraux de se positionner dans la surface sans être attaquables a définitivement replacé le gardien au centre du jeu. Désormais, il est acquis qu’un gardien professionnel doit être à l’aise des deux pieds, capable de casser les lignes sur une passe. Pleinement intégré au système offensif de son équipe, dont il est le premier relanceur.
Seconde révolution amorcée au début des années 2000, les portiers sont toujours plus grands.
L'envergure
d'un albatros ?
En 2001, la taille moyenne des gardiens de Ligue 1 était de 1,84m. Vingt ans plus tard, ils mesurent plus d’1,90m. Une tendance de fond qui se matérialise de nos jours par des références mondiales (très) élancées. Pour Thierry Barnerat, expert du poste à la FIFA et analyste vidéo personnel de Thibaut Courtois, l’explication est simple : « c’est en réponse à la taille des joueurs de champ. Lorsque la majorité des joueurs adverses culminent à 1,90 m, le gardien est mécaniquement grand pour répondre à cette adversité. Pour la vision, d’une part, mais aussi pour éviter d’être physiquement débordé. À ce constat s’ajoute l’intérêt d’une envergure maximale pour boucher les angles, prendre un maximum de place. Qui plus est, aujourd’hui les gardiens de deux mètres parviennent à être aussi explosifs que ceux d’1,80 m. » Teddy Richert propose lui une version légèrement différente : « auparavant le gardien devait être vif et casse-cou pour se jeter rapidement dans les pieds de l’attaquant. Depuis que cette pratique ne génère que des pénaltys, le gardien doit désormais adopter une position beaucoup plus attentiste. D’où l’intérêt d’avoir une envergure maximale pour couvrir le plus d’angles possibles. » Une seule certitude, la course au gigantisme n’est pas près de cesser. La course aux stats non plus ?
en 2001
aujourd'hui
décennies
La data
dans tous ses états
Sujet à débat bien au-delà du poste de gardien de but, l’usage des statistiques dans le foot moderne ne laisse personne de marbre. La fameuse « clean sheet1 » est dans l’œil du cyclone. Thierry Barnerat se questionne : « C’est un non-sens. Un gardien qui empile les matchs sans encaisser le moindre but dans une équipe avec une très forte assise défensive est meilleur que celui qui multiplie les arrêts ? C’est discutable. ». Teddy Richert embraye : « une clean sheet ne veut rien dire, ce n’est que le résultat d’un match collectivement abouti en défense. À la limite, un pourcentage d’arrêt semble plus pertinent. Mais là encore, c’est à mettre en perspective avec le nombre d’arrêts réalisés et leur difficulté. »
Pour Thierry Barnerat, « les statistiques appliquées au foot ont un intérêt à la seule condition d’être simples et interprétables. À la différence du cyclisme où les données de puissances dictent la stratégie des coureurs, le football est un sport où l’incertitude est partout. Les situations sont multiples et difficilement reproductibles. C'est l'action qui dicte la décision, et ce n'est pas la connaissance de l'attaquant. La valeur du gardien réside à savoir interpréter les données en fonction d’un environnement. En finale de Coupe du Monde 2006, Gianluigi Buffon a cette donnée en tête, il sait que Zinédine Zidane croise toujours sa frappe sur pénalty. Oui mais voilà, dans ce contexte, dernier match en carrière, volonté de laisser son empreinte, Zidane innove et réalise une panenka. L’info statistique brute pousse le gardien à plonger sur sa droite. Raté, dans ces conditions particulières l’attaquant a choisi de changer son habitude. »
Même son de cloche chez Teddy Richert, « Moi, sur les pénaltys, j’étais performant quand on ne me donnait aucune indication au préalable. À chaque fois qu’on a voulu orienter ma réflexion avec des infos sur les tireurs cela n’a pas fonctionné. À l’inverse, j’ai réalisé des arrêts en étant focus sur mon ressenti et la lecture de la course de l’attaquant. Mais il n’y a aucune vérité absolue, les stats, c’est un sujet individuel. Certains gardiens sont demandeurs, d’autres pas et dans les deux cas cela peut donner d’excellents joueurs. » Au-delà de l’exercice si singulier du pénalty, l’ancien entraineur des gardiens à Toulouse (2013-2016) et Montpellier (2016-2021) affirme « les datas permettent de pointer les forces de l’adversaire: quels sont les schémas dans lesquels il marque souvent ? Et donc reproduire ces situations lors des semaines d’entraînements pour mieux les gérer en match. C’est aussi un outil intéressant pour identifier nos propres vulnérabilités. Encaisse-t-on toujours le même type de buts ? Si oui, comment corriger cela ? ». Dit autrement, bien utilisées, les stats sont un outil pour tendre vers toujours plus d’efficacité.
Une perpétuelle
quête d'efficacité
Les portiers repoussent davantage qu’ils ne captent, mais alors seraient-ils moins habiles que leurs aînés ? Dans son livre, Les jours d’après, Steve Mandanda nous donne sa version des faits : « les ballons vont plus vite et flottent davantage ». Cela ne l’empêche pas de regretter « la qualité de la prise de balle de Bernard Lama », qui nécessite « de la force dans les doigts associée à de la souplesse dans les poignets ». Une brèche dans laquelle s’engouffre Teddy Richert, lui-même adepte de la prise de balle propre et nette, nostalgique mais fataliste : « capter un ballon sur un arrêt ou une sortie aérienne c’est plaisant, mais l’efficacité est devenue le maître mot. »
Par Teddy Richert
« Lorsque j’ai entraîné Gerónimo Rulli à Montpellier, il avait les meilleures stats du championnat. Sauf que lorsque l’équipe était davantage en difficulté, lui aussi devenait moins performant. Un top gardien doit parvenir à rester performant même lorsque son équipe souffre. De ce point de vue, Thibaut Courtois est la référence, il ne panique jamais, garde un niveau de performance très constant tout au long de la saison, dirige sa défense sans geste parasite. Il est sobre et efficace en toutes circonstances. C’est la définition du grand gardien, aujourd’hui comme demain. Stabilité émotionnelle, régularité des performances, efficacité : ce sont les trois piliers fondamentaux à mon sens. »
Trop d'écran à douze ans,
l'ennemi n°1
S’il y a un point sur lequel les témoignages concordent, c’est bien celui-ci : les pratiques sociétales actuelles sont très défavorables au développement d’une bonne coordination. Les gardiens actuels sont les derniers issus d’une génération où les sports se pratiquaient jeunes, dans la rue et sans limite. Foot, tennis, volley, basket … Une pluridisciplinarité salvatrice en particulier entre dix et douze ans, « un âge de haute plasticité. La vision est mature et les capacités d’apprentissage sont énormes. C’est la raison pour laquelle c’est le meilleur âge pour diversifier les pratiques sportives et travailler sa coordination. C'est l'âge où il faut remplir la bibliothèque du cerveau pour tout le reste de la vie » selon Romain Bordas, clinicien en neurosciences, précurseur dans la neurovision du sport et l’amélioration des performances cérébrales par l’axe visuo-cognitif. L’autre risque croissant avec l’écran comme dénominateur commun, c’est la pression mise sur les épaules des portiers via les réseaux sociaux, les médias, bref, un environnement pas toujours sain. Une pression qui s’ajoute à celle, déjà inhérente au poste.
Une profession
sous pression
« Il est évident que le gardien doit assumer une pression toujours plus élevée de toutes parts. Pour cela, je pense que la réponse ne peut être qu’individuelle. C’est la personnalité qui va dicter le besoin » analyse Teddy Richert. Un besoin de stabilité émotionnelle primordial car « dans des situations de stress, de fatigue, d’angoisse, notre cerveau va à l’essentiel. » déclare Romain Bordas « En réalité, tout le monde voit à 120°, on a tous les mêmes aptitudes initiales. Par contre, c'est l'attention que vous allez délivrer dans votre champ visuel qui diffère. Si vous êtes stressé, vous aurez tendance à diminuer le niveau d'attention que vous accordez à votre vision périphérique. Dans ces conditions, notre cerveau va « simplifier », « prioriser » et c’est là que notre vision va « se rétrécir ». Mais c’est une image, techniquement parlant la vision tunnel n’existe pas, c’est un mythe. On parle plutôt de barrières d'attention. » Un stress qui peut aussi naître des multiples tâches désormais réclamées aux gardiens.
Du gardien joueur
au joueur avec des gants ?
Au fil des saisons, le gardien touche toujours plus de ballons, court toujours plus, il est en somme devenu un outil de choix pour entraîneur créatif. Dernier exemple en date : lors de la dernière campagne victorieuse du PSG en Ligue des Champions, en demi-finale, à Munich, lorsque Matveï Safonov envoie volontairement la gonfle à 70 mètres en touche. Le gardien russe répond à une consigne tactique novatrice de son coach, Luis Enrique, qui cherche à escamoter le pressing bavarois et renverser la vapeur en allant bloquer l'adversaire dans son camp. Des idées qui soulèvent bien des questions :
Allons-nous observer des gardiens toujours plus haut en phase de possession ? Cela implique une haute vitesse de course et de réaction pour se replacer à la perte du ballon. Des goals excentrés pour générer une supériorité numérique plus efficace qu'avec un gardien derrière son bloc défensif ? Peut-être. Quoi qu’il advienne il s’agit toujours de trouver un équilibre souvent précaire entre audace payante et risque inconsidéré.
« Un gardien dominant ne subit jamais une demande de son bloc défensif, c’est lui qui décide car il a le jeu devant lui et le temps pour le faire. Et cela n’a rien à voir avec l’idée d’un gardien qui multiplie oralement les consignes. Vis-à-vis de l’attaquant adverse, le caractère dominant tient davantage à l’attitude, à la prise de position face à l’adversaire. Quand Thibaut Courtois voit Lamine Yamal se présenter face à lui en arrivant de son côté, il va couvrir un maximum d’espace, ne donner aucune indication, s’ancrer trois mètres devant son but et, implicitement, lui dire : "Viens, tout est fermé, il n'y a pas de solution pour toi." »
Les règles du futur ?
Un passage par le goal max !
Difficile de trouver l’équilibre entre usage du gardien à bon essient et solution de facilité pour sortir de la pression adverse. Sur ce point, les avis divergent. Si Thierry Barnerat envisage une utilisation toujours plus conséquente du goal au pied, quitte à le voir offrir des solutions toujours plus haut sur le terrain, Teddy Richert se souvient pour sa part que dans les clubs où il a entrainé, « nous avions l’habitude d’interdire la passe au gardien après qu’il ait touché une première fois la balle. Cela raméne de la verticalité au jeu et pousse le défenseur à trouver la passe qui casse les lignes. » Une idée plus qu’un vœu tant la place prise par le gardien dans le jeu de possession n’est sans doute pas près d’être remise en question. Alors dans quel domaine la révolution en est à ses balbutiements ? Les capacités cognitives selon Thierry Barnerat pour qui « c’est sans conteste le champ d’action du futur. » Un domaine à explorer qui doit permettre aux grands sportifs « d’apprendre à apprendre », dixit Romain Bordas.
« Apprendre à apprendre »,
la piste prometteuse
Non, Thibaut Courtois n’est pas un robot, non Thibaut Courtois n’est pas infaillible. Comme chacun d’entre nous, il lui arrive de se tromper. La cause ? Les biais cognitifs. Traduction : un motif particulier sur le ballon qui perturbe son attention, un défenseur qui traverse son champ de vision au pire des moments, un supporter adverse qui l’insulte de tous les noms et dont il ne peut faire fi… … Or, le gardien du futur est « celui qui mobilise ses capacités cognitives au bon endroit, au bon moment » pour Romain Bordas. Mais pour cela, il va falloir bosser : « on peut limiter les biais cognitifs en travaillant dessus. Au laboratoire, on va par exemple travailler la capacité à suivre plusieurs infos dans le temps sans se soucier d’autres infos qui vous sont données et dont on ne doit pas tenir compte. Et puis l’expérience et en particulier les situations d’échec sont sources de correction. Une situation mal évaluée, c’est une opportunité d’apprentissage pour l’avenir » note le clinicien.
La vision
au centre des regards
Romain Bordas annonce la couleur, « 85 % des décisions prises par notre cerveau sont la conséquence de ce que l’on voit. » Avant d’abonder, « plus tôt dans ma carrière j’ai beaucoup travaillé auprès des rugbymen. Nous avions découvert que près de 40% d’entre eux connaissent des problèmes de vue. Il y a fort à parier que ce chiffre soit semblable chez les footeux. Fort heureusement, ces joueurs ont appris à compenser, mais cela leur demande beaucoup d’énergie. Une énergie qu’ils ne peuvent mettre ailleurs et qui peut finir par leur manquer. De l’intérêt pour ces profils de travailler leurs capacités cognitives en amont pour être plus fort en compétition. »
Les bénéfices sont tels que Romain Bordas a reçu des messages de sportifs passés entre ses mains qui « ont le sentiment de gérer sans peine toutes les infos qui leur parviennent. J'ai des joueurs qui me disent qu'ils sentent qu'ils sont des Jedi, j'en ai d'autres c'est des X-Men. Vous avez l'impression que tout est plus lent autour de vous et que vous avez plus de temps pour agir. »
Autrefois circonspect, Romain Bordas a revu sa copie « avant de travailler avec des footballeurs, j’avais une opinion un peu basique sur ce sport et ses pratiquants. Mon métier m’a amené à m’y pencher de beaucoup plus près et j’ai pris conscience de sa complexité. L’environnement, le degré d’incertitude, tout est assez incroyable et passionnant. Les gardiens doivent constamment se situer par rapport à leur but, à leurs défenseurs, aux adversaires, aux lignes, défendre la bonne zone, attaquer la bonne zone balle au pied. C’est fascinant. »
Un travail en profondeur qui doit amener le gardien moderne à devenir un sniper : attendre, analyser puis jaillir lorsque le danger est là. En d’autres mots, le gardien de demain pourrait être plus cérébral que physico-centré. Mais quand arrêtera-t-on d’en demander toujours plus aux portiers ?
Toujours plus de prérogatives ?
C’est Thierry Barnerat en personne qui nous délivre les bases du métier pour aujourd’hui comme pour demain : « N’oublions pas que le rôle n°1 du gardien reste de défendre le but, ensuite vient sa capacité à défendre l'espace et simplement en troisième lieu sa faculté à repartir proprement, gérer les phases de possession. Le gardien de demain sera encore et toujours celui qui stoppe les frappes adverses. » Et pour accomplir cette périlleuse mission, il a sa petite idée.
Les gardiens belges
sur le toit du monde
Fin du suspens, pour Thierry Barnerat l’avenir a un nom, Mike Penders. Au sortir d’une saison aboutie au Racing Club de Strasbourg, tout laisse à croire que le jeune gardien formé à Genk possède dans sa boîte à outils tous les ingrédients pour devenir le Thibaut Courtois 2.0. Stabilité émotionnelle, régularité, aussi habile avec ses pieds qu’avec ses mains, les Diables Rouges sont vernis.
Propos recueillis par Maxime Touzaint, exception faite de l'extrait du livre Les jours d'après de Steve Mandanda.